La Fusillade de Fourmies (1er mai 1891) : Le Massacre qui Marqua l'Histoire Ouvrière
Le 1er mai 1891 à Fourmies (Nord), une manifestation pacifique pour la journée de 8 heures se transforme en tragédie nationale. La charge de la troupe fait 10 morts et des dizaines de blessés. Cette fusillade marque un tournant dans l'histoire du mouvement ouvrier français.
Le Contexte : L'Émergence du 1er Mai en France
En 1891, le mouvement pour la journée de 8 heures prend de l'ampleur en France, inspiré par les événements de Chicago (1886). Le congrès socialiste de Paris de juillet 1889 a adopté la résolution de la IIe Internationale proclamant le 1er mai comme journée internationale de lutte pour les 8 heures.
Fourmies, ville industrielle textile du Nord comptant alors 13 000 habitants, vit au rythme des usines. Les ouvriers travaillent 12 à 14 heures par jour dans des conditions difficiles. La revendication des 8 heures y trouve un écho particulièrement fort.
Les Événements du 1er Mai 1891
Une Manifestation Festive et Pacifique
Le matin du 1er mai 1891, environ 200 ouvriers se rassemblent place de l'Église à Fourmies pour une manifestation pacifique. L'ambiance est festive : enfants, femmes et hommes défilent ensemble, arborant des branches d'aubépine et des fleurs.
Le cortège se dirige vers l'usine Sans-Leroy pour demander la journée de 8 heures. Paul Culine, leader syndicaliste local, mène la manifestation avec d'autres militants comme Hippolyte Lemaire.
L'Escalade de la Violence
Vers 17h30, la tension monte. Le sous-préfet Isaac et le procureur de la République Frémont ordonnent la dispersion du rassemblement. Face au refus des manifestants, les forces de l'ordre, composées de 80 hommes du 145e régiment d'infanterie de ligne et de 30 gendarmes, encerclent la place.
Le capitaine Chapus, commandant la troupe, fait sonner le clairon pour ordonner la dispersion. Les manifestants, estimant être dans leur droit, refusent de se disperser et entonnent la "Carmagnole" et l'hymne des ouvriers.
La Fusillade : 17h45
Sans sommation suffisante, l'ordre de tir est donné. Deux salves sont tirées à bout portant dans la foule. Panic générale : les manifestants fuient, mais beaucoup tombent sous les balles.
"La troupe a tiré sur la foule comme on tire sur un gibier" - Témoignage d'un habitant de Fourmies
Le Bilan Tragique : 10 Morts, 35 Blessés
Les Victimes Identifiées
| Nom | Âge | Profession |
|---|---|---|
| Maria Blondeau | 20 ans | Ouvrière textile |
| Félicie Pennelier | 17 ans | Ouvrière |
| Émile Cornaille | 20 ans | Ouvrier |
| Ernest Giloteaux | 19 ans | Ouvrier |
| Charles Lagneau | 30 ans | Ouvrier |
| Gustave Pestiaux | 14 ans | Apprenti |
| Léon Rolez | 16 ans | Apprenti |
| Kléber Giloteaux | 19 ans | Ouvrier (frère d'Ernest) |
| Louis Hédez | 37 ans | Ouvrier |
| Émile Ségaux | 16 ans | Apprenti |
Parmi les victimes, on compte 4 mineurs et 2 femmes. Le plus jeune, Gustave Pestiaux, n'avait que 14 ans. Cette tragédie frappe particulièrement par sa violence contre des manifestants pacifiques, y compris des enfants.
Les Réactions et Conséquences Immédiates
L'Émotion Nationale
La nouvelle de la fusillade provoque une onde de choc dans toute la France. La presse ouvrière et socialiste dénonce avec véhémence ce "massacre d'innocents". L'Humanité titre : "Le Crime de Fourmies".
Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, écrit : "Les bourgeois de Fourmies ont voulu baptiser dans le sang ouvrier leur fête du travail".
Les Poursuites Judiciaires
Un procès a lieu en juillet 1891 devant les assises du Nord. 28 manifestants sont poursuivis pour rébellion et coalition. Paul Culine est condamné à 6 ans de prison, Hippolyte Lemaire à 4 ans.
Paradoxalement, aucun responsable de l'ordre public n'est inquiété. Le sous-préfet Isaac est même promu quelques mois plus tard.
L'Impact sur le Mouvement Ouvrier
Fourmies, Symbole de la Répression
La fusillade de Fourmies devient rapidement un symbole de la répression patronale et gouvernementale contre le mouvement ouvrier. Elle alimente la propagande socialiste et anarchiste.
Les "Martyrs de Fourmies" entrent dans la mythologie ouvrière aux côtés des martyrs de Chicago. Chaque 1er mai, leur mémoire est invoquée lors des manifestations.
Le Renforcement de la Conscience de Classe
Cette tragédie radicalise une partie du mouvement ouvrier français. Elle démontre que les revendications légitimes des travailleurs se heurtent à la violence de l'État bourgeois.
La fusillade contribue au développement du socialisme révolutionnaire en France et influence la stratégie du mouvement ouvrier, désormais plus méfiant envers les autorités.
L'Héritage Historique
La Mémoire Vivante
Aujourd'hui encore, Fourmies entretient la mémoire de cette tragédie. Un mémorial a été érigé place du Théâtre (ancienne place de l'Église). Chaque 1er mai, une cérémonie commémorative y a lieu.
Le Écomusée de l'Avesnois à Fourmies conserve des témoignages et objets liés aux événements de 1891, permettant de transmettre cette mémoire ouvrière aux nouvelles générations.
L'Influence sur la Législation Sociale
Bien qu'indirectement, la fusillade de Fourmies contribue à sensibiliser l'opinion publique aux revendications ouvrières. Elle participe au mouvement qui mènera aux premières lois sociales :
- 1900 : Loi sur la journée de 11 heures
- 1906 : Loi sur le repos hebdomadaire
- 1919 : Loi sur la journée de 8 heures
Sources Historiques et Références
Les événements de Fourmies sont documentés par plusieurs sources contemporaines :
- Archives nationales : Série F7 (Police générale) - Dossier sur la fusillade de Fourmies
- Archives départementales du Nord : Témoignages et rapports officiels
- Presse d'époque : La Bataille, Le Cri du Peuple, L'Égalité
- Témoignages : Récits des survivants et témoins oculaires
Bibliographie Essentielle
- Maurice Dommanget : "Histoire du Premier Mai" (1953)
- Yves Lequin : "Les Ouvriers de la région lyonnaise"
- Michelle Perrot : "Les Ouvriers en grève"
- Jean Maitron : "Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français"
Conclusion : Fourmies, Jalons de l'Histoire Ouvrière
La fusillade de Fourmies du 1er mai 1891 demeure l'un des épisodes les plus tragiques de l'histoire du mouvement ouvrier français. Elle illustre la violence avec laquelle le patronat et l'État ont réprimé les revendications légitimes des travailleurs.
Cette tragédie, qui a coûté la vie à 10 personnes dont 4 mineurs, a profondément marqué la conscience ouvrière. Elle rappelle que les droits sociaux dont nous bénéficions aujourd'hui ont été conquis au prix du sang des travailleurs.
"Le sang versé à Fourmies a arrosé l'arbre de la liberté ouvrière. Il ne sera pas versé en vain si nous savons en tirer les leçons." - Discours syndicaliste de 1891
Chaque 1er mai, quand nous manifestons pacifiquement pour nos droits, nous devons nous souvenir des martyrs de Fourmies qui, en 1891, payèrent de leur vie leur aspiration à une société plus juste.
Articles connexes : Les Martyrs de Chicago (1886) - Histoire du 1er Mai en France - L'Histoire du Droit de Grève
Publié le 29/03/2026