Samedi 28 mars 2026

Haymarket Square 1886 : L'origine sanglante du 1er Mai

Le 1er mai 1886, Chicago. Dans une Amérique en pleine révolution industrielle, des dizaines de milliers d'ouvriers se mettent en grève pour revendiquer la journée de travail de 8 heures. Ce qui devait être une manifestation pacifique va tourner au drame et donner naissance au 1er Mai international, jour de lutte des travailleurs du monde entier.

Le contexte : l'Amérique industrielle de 1886

En 1886, les États-Unis connaissent une croissance industrielle fulgurante. Dans les usines de Chicago, deuxième ville du pays, les ouvriers travaillent entre 10 et 16 heures par jour dans des conditions épouvantables. La revendication des "8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisir" devient le cri de ralliement du mouvement ouvrier américain.

La Federation of Organized Trades and Labor Unions (FOTLU) lance un ultimatum : à partir du 1er mai 1886, aucun travailleur ne devra travailler plus de 8 heures par jour. Si les patrons refusent, ce sera la grève générale.

Le 1er mai 1886 : 350 000 grévistes

Le 1er mai 1886, la mobilisation dépasse toutes les espérances. À travers les États-Unis, 350 000 ouvriers cessent le travail. À Chicago seule, 80 000 travailleurs manifestent pacifiquement dans les rues.

La manifestation principale se déroule sur Michigan Avenue. Les cortèges, menés par les leaders ouvriers Albert Parsons, August Spies et Samuel Fielden, défilent dans le calme. Les familles ouvrières participent massivement, transformant cette journée en véritable fête populaire.

"Nous ne demandons que ce qui est juste : 8 heures pour le travail, 8 heures pour le repos, 8 heures pour l'instruction et les loisirs." - Albert Parsons, 1er mai 1886

La répression : McCormick et l'escalade

Dès le 2 mai, la tension monte. À l'usine McCormick, symbole de l'exploitation capitaliste, les patrons font appel aux briseurs de grève (strike-breakers) pour remplacer les ouvriers en lutte. La police protège ces jaunes sous escorte armée.

Le 3 mai, devant l'usine McCormick, une bagarre éclate entre grévistes et briseurs de grève. La police charge à coups de matraque et ouvre le feu. Deux ouvriers sont tués, plusieurs blessés. L'indignation est immense dans la communauté ouvrière de Chicago.

4 mai 1886 : la tragédie de Haymarket Square

Pour protester contre la répression de McCormick, les leaders ouvriers organisent un meeting de protestation le 4 mai 1886 à Haymarket Square, place du marché aux foins de Chicago.

Un meeting pacifique

Malgré les appels à la manifestation, seules 3 000 personnes se rassemblent place Haymarket. L'atmosphère est calme. August Spies, Albert Parsons et Samuel Fielden prennent successivement la parole pour dénoncer les violences policières.

Vers 22h, alors que la foule se disperse pacifiquement et que le meeting touche à sa fin, 180 policiers menés par l'inspecteur John Bonfield encerclent la place. Bonfield ordonne la dispersion immédiate de l'assemblée.

La bombe et la fusillade

Samuel Fielden, qui termine son discours, répond calmement : "Nous sommes pacifiques". C'est alors qu'une bombe explose dans les rangs policiers. L'auteur de l'attentat n'a jamais été identifié avec certitude.

Un policier, Mathias J. Degan, est tué sur le coup. Pris de panique, les policiers ouvrent un feu nourri sur la foule. La fusillade dure plusieurs minutes. Bilan officiel : 7 policiers morts, 60 blessés. Côté manifestants : 4 morts, 70 blessés. Mais le nombre réel de victimes civiles est probablement bien supérieur.

La chasse aux sorcières

Dès le lendemain, Chicago vit sous l'état de siège. La police effectue des centaines d'arrestations dans les milieux anarchistes et socialistes. La presse bourgeoise attise la haine : le Chicago Tribune réclame la pendaison de tous les "anarchistes étrangers".

Sans aucune preuve, huit leaders ouvriers sont arrêtés et accusés de "conspiration meurtrière" :

Le procès de 1886 : une parodie de justice

Le procès s'ouvre le 21 juin 1886 devant le juge Joseph Gary. Dès le début, il apparaît que ce procès est politique. L'accusation ne peut prouver que les accusés ont lancé la bombe ou même qu'ils la connaissaient.

Un jury partial

Le jury est composé exclusivement de bourgeois hostiles au mouvement ouvrier. Plusieurs jurés déclarent ouvertement leur haine des anarchistes avant même le début des débats. L'avocat de la défense proteste, en vain.

L'accusation : la "théorie de la conspiration"

Ne pouvant prouver la culpabilité matérielle des accusés, le procureur Julius Grinnell développe une "théorie de la conspiration" : en prêchant l'anarchisme et en appelant à la résistance, les accusés auraient "moralement" provoqué l'attentat.

"L'anarchisme est jugé ici. Ces hommes ont été choisis parce qu'ils sont les leaders. Condamnez-les, faites un exemple !" - Julius Grinnell, procureur

La défense héroïque

Les accusés se défendent avec courage. Albert Parsons déclare :

"Je suis accusé de meurtre, mais jamais dans ma vie je n'ai tué un homme. Je suis accusé de conspiration, mais la seule conspiration que je connaisse est celle du capital contre le travail."

August Spies lance cette prophétie :

"Vous pouvez nous réduire au silence, mais vous ne pourrez jamais tuer nos idées. Derrière nous, des milliers d'hommes se lèveront pour continuer notre œuvre !"

Le verdict : la vengeance de classe

Le 20 août 1886, le verdict tombe : 7 condamnations à mort, 1 condamnation à 15 ans de prison (Oscar Neebe). La sentence provoque une émotion immense dans le mouvement ouvrier mondial.

Des manifestations de solidarité ont lieu dans toute l'Europe. À Londres, Paris, Berlin, les ouvriers dénoncent cette "justice de classe". Même la bourgeoisie libérale s'émeut de ce procès bâclé.

Les martyrs de Chicago

Louis Lingg : l'insoumission jusqu'à la mort

Le 10 novembre 1887, la veille de l'exécution, Louis Lingg, 22 ans, se suicide dans sa cellule en faisant exploser une cartouche de dynamite dans sa bouche. Il laisse cette lettre :

"Je méprise votre société bourgeoise avec ses lois et sa morale. Je préfère mourir libre plutôt que de vivre dans vos chaînes."

11 novembre 1887 : l'exécution

Le 11 novembre 1887 ("Black Friday"), Albert Parsons, August Spies, George Engel et Adolph Fischer sont pendus dans la cour de la prison de Cook County.

Dernières paroles d'August Spies avant l'exécution :

"Viendra le temps où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd'hui !"

Samuel Fielden et Michael Schwab voient leur peine commuée en prison à vie. En 1893, le gouverneur de l'Illinois John Peter Altgeld les gracie et dénonce publiquement l'erreur judiciaire.

La naissance du 1er Mai international

En 1889, à Paris, la IIe Internationale ouvrière décide de faire du 1er mai une journée internationale de lutte pour les 8 heures, en hommage aux martyrs de Chicago.

Raymond Lavigne, délégué français, déclare :

"Il sera organisé une grande manifestation internationale à date fixe, de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement la journée de travail à huit heures."

Le 1er mai devient ainsi le symbole universel de la lutte ouvrière, né du sang versé à Chicago.

L'héritage de Haymarket

Les événements de Haymarket marquent un tournant dans l'histoire du mouvement ouvrier :

Haymarket aujourd'hui : mémoire et leçons

Paradoxalement, les États-Unis, berceau du 1er Mai, ne célèbrent pas cette journée (ils ont créé le "Labor Day" en septembre). Mais à Chicago, un monument aux policiers fut érigé... puis déplacé plusieurs fois face aux protestations ouvrières.

Ce n'est qu'en 2004 qu'un modeste mémorial aux martyrs ouvriers fut inauguré près de Haymarket Square.

Aujourd'hui, alors que les inégalités explosent et que le droit du travail recule, les leçons de Haymarket restent d'une brûlante actualité. Comme l'avait prédit August Spies, le silence des martyrs de Chicago résonne plus fort que jamais.

"Notre combat continue. Chaque 1er mai, dans chaque manifestation ouvrière, dans chaque grève pour la dignité, l'esprit de Haymarket renaît."

Sources historiques

Le sang versé à Haymarket Square a donné naissance au 1er Mai international. Chaque année, quand résonnent les slogans de la fête des travailleurs, c'est l'écho des derniers mots d'August Spies qui se fait entendre : "Notre silence sera plus puissant que vos voix !"